Les nouvelles de Voyance Suisse - Marion



Le panier


J'ai toujours peur de sentir mauvais, alors je ne me lave pas. Toi, Marion, tu comprends... C'est la mémoire, des siestes où jusqu'à l'âge de cinq ans, je m'oubliais de temps en temps. Je ressens encore la tiédeur de mon urine, et la terreur de voir ma mère pleurer, sur les draps à laver. Je suis vraiment une dé-gelasse de lui faire autant de mal. Je hais ma vessie, mon colon, j'ai honte d'eux. Je lui prépare une sacrée vie, tu verras Marion. Je me vengerai... Pas de plaisir, rien que du chagrin pour eux, tu verras. Et ma mère qui pleure, devant mes frères... je suis trop petite pour comprendre. Marion, il y a une enfant de moi que j'aime, je la retrouve, toute mignonne en voyage scolaire à la plage, bien habillée, et tellement heureuse d'avoir un petit panier jaune pour le pique-nique. J'ai pas plus de huit ans et déjà, le panier à la main me donne envie de partir, de quitter ma vie. J'étais déjà fatiguée du chemin que les autres me proposeraient, déjà en colère de ces trente centimètres de vies d'adultes que l'on m'enfonçait dans mes deux centimètres de vie d'enfant. Aujourd'hui, je trouve que cela n'est pas si grave. C'est curieux, mon corps sent plutôt bon, c'est vrai, j'aime mon odeur. Je m'aperçois Marion, que c'est tout ce qui vient de l'extérieur qui me fait sentir mauvais. J'en sais rien pourquoi. Je suis certaine qu'à peine née, une partie de moi-même savait déjà que ce n'était pas sale d'uriner. Je n'avais pas ce problème avec moi-même. Je refuse de regarder mes excréments avec ce regard mortifiant. Cette gosse, c'était moi, sur cette plage où personne ne savait que je pissais au lit ; quel bonheur I J'ai envie de pisser sur le sable chaud, parce que je sais qu'il n'y a pas de souci en réalité de pisser au lit. Moi avec moi, pas de pro-blème, mais je suis fatiguée que l'amour, la reconnaissante, que j'ai pour mes parents et tous les autres, se payent à ce prix là. Je vais passer des années à en guérir ; peut-être même à en mourir. En réalité, on nous oblige toujours à être autre chose que ce que nous sommes. La vie, un vrai terrain de sport I Le meilleur moyen d'être heureux : laissez-nous être tout simplement ; ne pas chercher du haut de nos jeunes années à devenir sociologues... responsables... victimes d'adultes malheureux, nous noyant pas leurs chagrins, leurs disputes, leurs fatigues. Il fait beau, je ne vois plus le soleil I L'amour de mon père pour moi était im-mense : il a passé sa vie à faire pleurer ma mère, et moi, à pleurer pour elle. Drôle de façon d'aimer. Ils se sont détruits persuadés que l'autre en était le responsable. Ca continue toujours, Marion, rien ne change. C'était pourtant ni l'un ni l'autre, simplement le résultat de l'ignorance de leurs êtres maltraités sans arrêt. Marion, sommes-nous à l'image du monde socio-économique... ou bien est-il à notre image ? Ce monde dans lequel nous passons notre vie est un réel enfer... un peu comme nos enfances, malades, et qui nous rend malade, nous brise, fait de nous des frustrés capables en rentrant du travail de détruire l'autre, nos enfants. Je revois encore mon père revenir tard du chantier, les mains en sang, déprimé, usé : il n'avait pas le choix d'être un bon père, un bon mari. Je le voyait bien dans ses yeux, ce père socio-économique, cassé, incapable de nous protéger du mal qu'à l'extérieur on lui faisait. Il avait l'excuse de travailler pour nous nourrir, même si lui, ma mère, nous, avions autant de détresse dans le cœur qu'un enfant du tiers monde. C'est une autre souffrance, sans coup, sans faim mais un vrai chagrin. Ce monde m'obli- geant à rentrer dans des mots assassins : performance, motivation, connaissance, aptitude... Encore m'obliger ; je ne m'y retrouve pas, c'est pas moi. Objectif de vie : gagner au loto I Sans regret I
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