Les nouvelles de Voyance Suisse - Marion



Lui et moi


Et la foi n'est pas juste... On peut confesser en mangeant des filets de perches. J'y ai vu un signe mais cela n'a rien donné... La vie est ici, la mort là-haut... Laisse moi, même si je me suis fait tout voler à rester ici. Il m'a dit : j'ai compris que je ne devais pas frapper ma femme... J'ai regardé ce mari, ce père... j'aurai dû le féliciter, l'encourager parce que, Marion, tu me murmures que l'on doit toujours accorder crédit... accorder le pardon... ouvrir une bouteille de Champagne... j'ai pas pu. Même si la colère m'enferme dans le chagrin... je ne peux pas. Quand je reviendrai d'Italie... guérie de lui peut-être mais je ne peux pas partir... c'est loin , c'est cher l'oubli... Là au milieu de ce champ, dans le creux de cet arbre, je peux me nourrir de la vie, c'est gratuit, tu me le répètes... j'ai plus la force. Il m'a brûlée, j'ai beau remonter, retrouver ma première cellule, ma première « moi »... Elle est noire... morte. Je l'ai accompagné lui, suivie l'autre cellule, celle qui allait un jour grandir pour me tuer. Ensemble lui et moi avons fermé les yeux pour retrouver l'instant où tout à basculer... où d'autres ont planté avec amour les coups que je recevrais des années plus tard, les humiliations des années durant. Et puis, il est arrivé, je dis <( il » parce que pour moi, il n'a plus de nom, plus d'âge, plus de visage. Et puis il a trébuché sur un mercredi après-midi, il avait quatre ans. Patiemment, comme tous les mercredis après-midi, il attendait, assis près de le cheminée, son petit ramequin de riz au lait préparé avec amour par sa maman. Et puis, rien n'est venu, ni le ramequin, ni les excuses, ni l'oubli, rien que des mercredis sans riz au lait. Son frère venait de naître... alors bienvenu à l'abandon. Marion, nous sommes uniques, pourquoi ne sait- on pas en parler, protéger ce besoin d'exclusivité pour chaque Unique. Pour-quoi toujours nous enlever nos riz au lait ?... C'est pour cela que nous sommes malheureux les uns frappent, les autres pleurent... mais c'est à cause de ce sentiment d'exclusivité, de l'unique, bafoué, jamais reconnu. Moi, je suis tombée malade... à cinq ans, j'ai failli en mourir... Dans la petite chambre, je joue avec ma sœur aînée... elle prend ma poupée... je pleure... elle me bouscule, je tombe à la renverse, ma tête frappe le rebord du bois de lit, je m'évanouie... Au réveil, strabisme aigu, il me faudra vivre avec cela pendant dix ans, avant l'opération. Dix ans pour que l'on voit que je n'avais pas été aimée par mon père ou que je l'avais simplement ressenti... cela revient au même. Deux jours avant l'accident, ma sœur aînée et moi sommes dans la salle de jeux, mon père entre un sac à la main, appelle ma sœur et de ce même sac en ressort deux poupées de mariée qu'il lui remet sans même me regarder. Je suis enfant, et des années plus tard, je suis encore cette gosse dont la vue se trouble, qui ne mérite pas l'attention de son père... je comprends pas... je ne peux pas... Alors pour qu'il m'accorde de l'intérêt, me donne des cadeaux... je vais me détruire parce que d'abord... je n'ai plus l'estime de moi... je peux bien disparaître et ensuite aussi pour obliger ce père à me donner l'amour. Bien évidemment, le mal touchera mes yeux, pour ne plus voir l'évidence de ce désamour... cela maintenant, je le sais. Pour guérir, Marion... tu me dis : ferme les yeux... approche toi de cette scène... regarde bien ton père, ta sœur, les poupées... ton chagrin... ouvre ton cœur... mets de la lumière partout : pardonne... ton père ne savait pas ce qu'il faisait... jamais, il n'a voulu te faire ce mal, regarde la lumière merveilleusement blanche sortir de ton cœur... il ne savait pas... il t'aimait, pardonne lui pour te guérir... Je n'y arrive pas... j'ai pas envie de pardonner... je sais mais j'ai pas envie de pardonner à mon père... à mon mari... au monde... à cette spirale de malheur. Mon père était un enfant malheureux... nous ferons des enfants malheureux... Je comprends... mais je ne peux pas, je ne veux pas pardonner. Tu sais pourquoi Marion... parce que je revendique en tant qu'enfant malheureux, adulte malheureux... l'existence du libre choix... ce devoir de responsabilité... On peut tuer... par négligence. Tu le sais, mon amie... bien sûr... Pardonner, devenir bouddhiste... « ni désir ni attachement »... non Marion... simplement regarder l'aura de notre terre, noire de milliards de vie en souffrance... tu crois que cela durera encore longtemps... Apprendre à écrire, apprendre le pouvoir du verbe qui tue ou guérit... apprendre à épargner toutes formes de vie, de souffrance... devenir végétarien. Apprendre à reconnaître la peur, la douleur, les espérances brisées que l'on s'apprête à provoquer chez son enfant, sa femme, son mari... aux autres... au peuple animal... végétal... au monde tout simplement. Je vous salue, grand magicien Houdini ; j'attends encore qu'une nuit, vous veniez soufflez la bougie. Revenir de là-bas pour me dire, « il n'y a rien de l'autre côté de la mort, alors arrêtez de mourir à chaque instant ».
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