Les nouvelles de Voyance Suisse - Marion



Marie


Petite Marie, regarde, écoute une gosse, une pauvre gosse parle de toi, elle sait. Elle tient dans ses petites mains, une épingle à nourrice. Nichée là, au creux de ton ventre , prisonnière de ton oubli. Je veux savoir, je n'ai plus peur de moi, mais encore un peu. Sous mes doigts, j'ai terriblement mal, et pourtant je veux l'aimer Marie, lui souffler un peu de vie, de lumière. Et là une terrible solitaire épingle à nourrice se jette sur moi, soulagée, heureuse de me revoir. Je ne suis ni inquiète, ni surprise car je la connais, la reconnais enfin. Elle m'avait accompagnée sur les bancs d'une école accrochée à une jupe aux boutons oubliés dans la boîte à couture. Je la revois chaque matin, heureuse d'être en classe. Il me faut la suivre, la laisser parler, entrer en moi. Déjà une peine de jeunesse, une émotion soucieuse vibrent d'impatience. Je crois que je viens de donner la vie à l'enfant qui me ressemble le plus, à celle qui s'appelle Marie. Je ne m'éparpillerai plus, je le sais - je l'ai trouvée enfin - elle me dira tout. L'essentiel de ce que je cherche pour vivre. C'est elle qui plus tard, portera un manteau orange, n'osant jamais demander à être aimée. Voilà, du plus loin de mon voyage, j'ai conservé une immense épingle à nourrice, qui pour peu se mettrait à pleurer. En elle, seule, tout l'avenir, et ce passé à laisser venir. On sait toujours tout. Tout coule, tout arrive de cette mémoire. J'étais de tous les enfants, la plus mal habillée, avec le plus de taches, de poux, de genoux écorchés. Celle que l'on néglige, à qui l'on accroche une épingle au lieu d'y coudre un bouton. Pourquoi ma mère si soucieuse d'apparence m'a-t-elle poussée dans mon propre abandon ? Si le courage ose, je parviendrai en fermant les yeux, à ne pas tomber. Ma mère ne m'aimait pas En écrivant ces mots, je n'ai aucune rancœur. Je la comprends, lui ai pardonnée. Ma mère aussi portait en permanence une enfant en deuil d'amour. Maudite soit l'ignorance du mal de l'enfer, des cancers que l'on sème à chaque vie. Alors, je n'aime pas m'habiller, dépenser pour moi, je me fous de moi, j'accepte que l'on me néglige, que l'on ne m'aime pas vraiment. Je suis toujours cet enfant de ma mère. Rien ne s'oublie, le corps a une mémoire, et chaque jour elle est éternelle. Le monde perturbe la vérité, la fragilité d'un être ; par une constante confusion entre nos détresses et leurs exploitations. Révoltée contre le modèle de la femme proposée. Celles avec lesquelles nos maris nous trompent, nous échangent dès que la télé s'anime. Des êtres demandant à être aimés alors qu'ils ne savent pas s'aimer eux-mêmes. Voilà la blessure.
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