Les nouvelles de Voyance Suisse - Marion



Peut-être


l'ai pris le train... enfin... je n'ai pas eu peur de me retrouver sur ces quais, dans ces wagons remplis d'inconnus. Combien d'années à les éviter ?... au moins dix ans... C'était bien moi, dans ce berceau, à peine née, et déjà la peur des autres. Cette peur au ventre, là, accrochée au chapeau que mon père s'amusait à faire voler au-dessus de mon nid... Je l'entends encore rire de mes frayeurs... de mes étouffements. Même après ta mort, tu es bien présent à chaque instant. J'ai huit ou neuf mois, et déjà, je ne comprends pas le mal que l'on me fait. Tu pourras me dire, m'écrire que tu m'aimais, mais c'est trop tard, je ne te croirai jamais... ni toi, ni un autre. La confiance, le courage, l'estime de soi se sèment dans le ventre, dans le berceau, après c'est trop tard. Il y a une saison pour cela... un temps pour tout comme pour la terre. Toi, Ma- rion, je sais où te trouver, là avec ta gomme pour effacer le souvenir de ce père, mais aux fenêtres des prisons qu'il m'a offertes, je continue tous les jours à le maudire... Tout le monde malade... oui malade de mes émotions... peur de tout... alors bien sûr la vie m'a donnée, tout ce qu'il fallait pour avoir encore plus peur. Je suis allée voir un spécialiste de l'âme. Pendant des années, il m'a déshabillée... mais jamais reconstruite. J'ai tout compris... tout... mais je n'ai pas guérie. Pourquoi faire pleurer toutes les Carmencita, toutes les filles de Marie ? Violente avec moi-même... à me gifler tous les jours. Cette dose de panique qui me bouffe la vie... tous ces gens dans ma tête qui n'ont rien à y faire. Cette enfant encore bien vivante, qui n'ose crier... exploser... Marion, je suis responsable de ce que je fais de cet enfant. Bon, je vais essayer de parler à mon père, lui demander d'arrêter de rire de ma souffrance. Je m'approche de son visage, il me sourit. Il est fatigué, amer comme moi. Il est là, comme une Chine sans vase de porcelaine, comme le ciel d'une tombe où la rage de voir, enferme sous ses cendres toute sa peine. Vers quel soleil marcher ? Là, ses rues désertes, aveuglées par la mort, comme une poésie désarticulée dans la pénombre, m'attendent, moi, sa fille aux rêves d'or, une petite enfant au creux de son ombre. Lui et moi, comme une profonde ironie rongeant l'archet, des siècles sans refrain, labourant l'avenir. Des guerriers au son d'une ronde de galets, culbutant sur la soif d'un azur à mourir. Et puis je pleurerai parce que je t'aime. J'habiterai les temps des toujours en ballade, mon sang chagrin naviguant sur les pavés habiles de l'historié. Je fuirai les fronts éveillés d'animaux que des armes perfides, en mal de vertu ne cessent de faire périr. Tout ce sang se mourant de nous. Et tu ne seras pas là. Seul, un enfant frissonnera derrière la vitrine, et sous les arbres des pétales d'oiseaux engourdis, s'engouffreront dans un rêve de pain pour oublier, l'imposture des louanges toutes de rouge, épan- dues, désespérées. Là, sur ma terre, il n'y aura plus rien qu'un petit cheval de bois, au creux de ma nuit. Plus rien. Dans la ronde de mes songes envolés, vers une Andalousie s'éveillant, sur ses siècles d'oliviers et de jasmin. Libre, je choisirai de part le vaste monde, d'Est en Ouest la parole d'amour si douce I Mais toi, ingrate illusion, sans un regret, tu me délaisseras. Sur l'espace d'un roitelet, j'oublierai ton ironie. Pauvre de nous, pauvre de moi. Partage des faims amoureuses. Mensonges peureux et honteux. Amour ! Un papillon volera autour d'un jupon. Et le jupon volera autour de son image. Mille fois, ils se regarderont... Mille fois ils se regarderont. Le papillon rêvera d'amour joli, et le jupon rêvera qu'il est joli. Le temps passera, ils pleureront. Le temps passera, ils souriront ! Le papillon va bientôt mourir, et le jupon va bientôt vieillir. Le papillon aux yeux d'or, le jupon d'un pantin. Cela sera ma vie. Je ne pourrais plus écrire sur ton front le temps qu'il fait, murmurer sur tes lèvres que la vie est belle. Dire à tes yeux que j'ai une peine. Penser qu'à la minute, la menace s'arme. Savoir que quelque part un autre souffre. Pleurer sur l'âme mutilée des libres. Croire que les enfants dans vingt ans vivront. Espérer la conscience. Quand les arbres que j'aime tant, sur mes matins s'éveilleront, quand les larmes des mes yeux, au pardon du monde s'en iront, je serai là. Je serai l'enfant qui au loin passe le temps sur de cruelles espérances, s'enroulant dans le creux de tes rides... Parce que je t'aime, et que je ne veux plus de ta colère.
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