Les nouvelles de Voyance Suisse - MarionVictor Jara
Quelques temps après, j'ai ouvert la tombe de Victor Jara. Il y dormait depuis quinze ans. Sa voix a envahi ma chambre et j'ai eu tellement mal, que j'aurais pu en mourir. Mais j'ai guéri de l'oubli. J'ai passé le temps à abandonner ceux que j'aimais, à m'abandonner aussi. Je suis allée le rechercher là-bas dans le stade de Santiago du Chili. On l'avait déjà tué quand je l'ai rencontré. J'ai jeté au vent ses chansons. J'étais là, il suffisait d'être là pour que ma voix chante en espagnol. Tout simplement d'années en années, de remarques en remarques, j'avais permis de détruire ma langue que l'on trouvait pourtant si jolie. La détruire tout simplement, Marion, parce qu'elle était étrangère. Je ne suis pas très loin...
Victor Jara, témoin de moi ; le même ciel, le même visage à qui j'avais tout donné et de lui tout reçu. Il y a des couleurs des sentiments comme une terre fertile, où l'on se tient debout en équilibre, sur ce qui nous pourrit ; enfin je suis.
Il est mort, ma vie sur la sienne, c'est cela l'éternité. Et l'enfant sur le vol de l'aigle soupire vers les hauteurs infinies. La lumière flamboie sur tes yeux. Comment t'appelais-tu avant l'herbe folle, avant la fin ? Combien je t'aimais toi l'inconnu qui m'a donnée patience et chants. La force de renaître sur ta vie. J'avais pourtant tant d'envies, en ouvrant mes yeux. Que s'était-il passé, seule ma tristesse sourit à cet enfant que j'aime si mal ? Tant de temps à la chercher, à vous chercher. Là, mon père, au creux de mes bras, ma mère, enfant assise sur la margelle d'une fontaine. Enfants si semblables au mien. J'ai l'âge de ces petits êtres qu'ils furent. J'ai le regard de leur identité. En me cherchant, je les ai trouvés. Un lieu m'échappe, un vent que l'humanité aurait oublié. Et chaque instant, je suis ces enfants, je ne le savais pas, personne ne le sait. Tous des orphelins d'eux-mêmes. Il me fallait aimer un inconnu pour les retrouver. Je vois l'oiseau dans son temps, dans sa cage sublime. J'ai envie du génie qui pourrait me donner le rêve d'un nid, du silence du monde. Brûler l'être que je suis, ce fait divers affamé de paix. Oiseau en qui je crois, écumes, roses, rivières t'enroulent de cristal. Et moi, j'aime, je ris, je pleure sans voix. Par là, ils vont, ils vont ces gosses de cent ans, de mille ans. Par là, vont ces fatigues des villes, des campagnes. Enfants qui supplient, torturent l'idée d'un monde à notre mesure. Saints de pierres, paroles de pierres, amoureux d'un miroir de murailles. Sans rancœur, regarder le crépuscule de cet oiseau Dieu. Le chemin est dans la lumière. Je ne vois plus rien.
L'obscurité du tout début m'inspire, dans la clairière du premier jour. Regarder
un souvenir, retrouver la nuit, la force du sentiment, de l'émotion. J'ai grandi, enfoui tout cela, menti à cet enfant. Passé ma vie à le rechercher dans les autres. Je ne me parle jamais, je parle les autres, et une vie à s'avorter à chaque instant. J'ai rêvé que par là-bas, j'allais. J'ai vu ma maison et aux grilles noires, je me suis accrochée. Je suis née d'une langue, j'en parle une autre. Foutu pillage de mes envies. Consumée par des dialogues toujours achevés dans une histoire de mots, où démons et joies restent sans cavaliers. J'ai aimé, haï, senti et ressenti le monde en espagnol. Maintenant, enterrée, abandonnée au creux d'une autre langue, j'ai tout oublié. Toujours en perdition de moi-même. Soumission en devenant enfant d'un autre pays. De ce cruel voyage, je n'ai tissé que confusion. J'ai fini par ne plus me concerner. Toujours en rage contre cette institutrice qui voulait qu'Hermana devienne ma sœur. Hermana, c'était vrai, vivant, sœur peut-être mais elle est morte. Je vis dans cette absence de réalité entre les mots et mes sentiments malmenés depuis si longtemps. Je rêve, je parle en français, mais ce n'est jamais vraiment moi. Traverser l'existence, sans s'approcher du temps. Victor Jara, soleil accroché, dans le secret d'un regard éteint.
Ce voyage dans le temps passé, le grand détour pour retrouver ses yeux, là au creux de mes peurs. Ce regard que je prenais pour une nostalgie et qui n'était que moi-même. C'était terriblement magique, tragique de marcher près de soi, de s'entrevoir, de jouer, de pleurer avec lui. Émue en songeant aux lueurs pâles de mon reflet dans la cohue destructrice de tout ce que nous donnons à l'extérieur de soi. J'ai hâte de me recevoir, de me parler, de me regretter. Je suis fatiguée de changer d'adresse, de m'inviter pour un autre temps, pour une autre vie. Cassé, trouée, noyée à force de grandir. J'ai décidé de me défricher, de trouver les couleurs, les mots, les autres histoires d'autres. D'abord immigrée d'une terre, immigrée dans toutes les choses. Je me réveille par providence dans mon ventre, et comme une lune de romance, une fillette me sourit. Jamais le droit, d'être d'ailleurs, ni celui d'être d'ici. Pas une vraie maison, pas un vrai mari, pas une colère, pas une joie. La peur, la culpabilité sont mes parents. Ils traînent leurs ailes difformes, m'étouffent. Là, je commence à vraiment m'enrager contre ce que l'on fait de nous. Quand le doute me maudit, je ferme les yeux et mes milles enfants, confiants attendent le souffle amoureux de la terre. Partir ailleurs, là, où personne n'existe, personne pour surveiller, démolir la joie des petits. Lequel de ces enfants trop malheureux, trop craintif, fatigué m'a définitivement déchirée le cœur, me programmant pour des années d'éparpillement. Je ferme les yeux peu à peu, l'aigle m'aperçoit et vient vers moi. J'écoute toutes ces lunes sans terre. Ce chant universel mille fois fusillé, au son d'une pensée mille fois retournée. Ces cendres toujours inutilement poussières. Et l'aigle est là, je peux lui faire
confiance. Il me fera voir ce que je n'ai pas la force ou le courage de retrouver. Je vais lui demander de l'aide, alors ne le tuez pas ! N'ayez pas peur de vous. Ce soir, hier, demain, l'aigle s'endort, se réveille avec tous ces jamais sans chemin. Ce sera ce qui fut. Le manifeste de l'oubli. Là, dort ce petit indien sage, sans peuple, adoré du ciel, de la terre. Brûlent les sorcières d'un temps. Bûchers tapis au cœur des tourmentes qui reviendront en sortilèges. Entrez, entrez les aigles. Là, des fumées d'étoiles jaunes, écoutent à tout jamais les forgerons de l'au-delà. Une amérique latine rêve d'un vol d'âmes bien nées, en partance vers des prisons désolées. Il y avait partout, en hiver, en été. Étonnés que l'on ne dorme pas avec eux. Entrez, entrez, lumières des morts habités des frayeurs de l'oubli. L'aigle se souvient. Moi, je l'ai rencontré dans un coin noir, ou peut-être sous le soleil. J'étais dans un lieu. Navigateur sans terre, sans mer et dix-huit ans. De là-bas j'ai tout oublié. Il n'y avait rien à ramener. Ni même un souffle d'étoile égaré. J'ai regardé la nuit limpide, se perdre de l'autre côté du monde. J'ai regardé le jour terrible, venir à regret. Ils ne voulaient pas de moi, dans leur voyage éternel. Les bagages humains restent cloués à terre, à tout jamais. Pour jouer à penser, pour penser à oublier. Une humanité d'équateur, pour diviser l'invisible. Sur la plage, j'ai trouvé un coquillage qui parlait vaudou. Il me regardait de son coin noir, endiablé alors j'ai fui. Mon âme a crié, j'ai cessé de courir. Je ne savais plus si j'étais morte. J'ai nagé, nagé, tout traversé, jusqu'en Afrique. Il n'y avait plus personne pour m'attendre. Je croyais que j'avais une terre, une histoire, une faim. Je n'avais plus rien, alors j'ai levé les yeux, et j'ai vu l'aigle. J'ai compris le désert, j'ai parlé vaudou. Alors je ne cherche plus dieu. La confusion a commencé là. Plus qu'un aigle gigantesque, sur des ramages de montagnes, venu d'un pays, sans pont, sans cavalier. Il cherche un nid. Il cherche un amour. Tout chante, le vert, le rouge, le noir. Et les demoiselles à Tolède volent les tours, volent le temps. Des tours, des aigles, des demoiselles sur le mensonge des matins, pour respirer. L'humain m'est étranger, me dévaste, me fait vivre dans l'inquiétude.
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